Lucien Noguès

Le 23 juin: un anniversaire troublant

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Pierre Lemieux, le .

Il y a six ans aujourd’hui, Lucie Gélinas était assassinée.

Le 23 juin 2001, une périlleuse chasse à l’homme s’engageait sur autoroute montréalaise. Au volant de sa voiture, Jocelyn Hotte, un agent de la GRC qui n’était pas en service, prend en chasse la voiture conduite par son ex-copine, Lucie Gélinas, accompagnée de trois amis. Avec son pistolet de service, Hotte, de sa voiture en marche, tire une quinzaine de fois dans celle de Mme Gélinas.

Au procès de Hotte, le jury entendit un enregistrement du 911, dans lequel elle criait au secours pendant que Hotte tamponnait sa voiture et tirait. La jeune femme fut touchée et tuée, tandis que ses trois compagnons étaient gravement blessés par balles. L’un d’eux, Pierre Mainville fit remarquer, quelques années plus tard, que Hotte avait reçu 25 ans de prison alors que lui était condamnée au fauteuil roulant pour la vie.

Que Hotte ne sortira pas de prison avant le 23 juin 2023 ne règle rien pour Lucie Gélinas et Pierre Mainville. Pourquoi a-t-on si rapidement oublié les tragiques événements d’il y a à peine six ans? Serait-ce à cause de la lumière crue qu’ils jettent sur l’absurde perception populaire du contrôle des armes à feu?

Même si Lucie Gélinas avait auparavant été harcelée et menacée par Hotte, elle et ses passagers n’avaient aucun moyen de se défendre. Si l’un de ces simples citoyens avait apporté un revolver dans la voiture, il aurait été passible d’un maximum de dix ans de prison en vertu du code criminel. En fait, n’importe quel passager qui aurait simplement été au courant qu’un revolver s’y trouvait aurait été passible de la même peine. Des occupants de la voiture de Lucie Gélinas, la loi avait fait des cibles sans défense.

Avant de se venger pour avoir été abandonné par sa copine, Jocelyn Hotte était affecté à la protection rapprochée des politiciens et des dignitaires étrangers, la même espèce qui accompagne Stephen Harper et Jean Charest. Il avait joué le garde du corps de Gilles Duceppe. Il était, à peu près littéralement, un prétorien (un garde du corps de l’empereur dans la Rome Antique). Étrangement, après l’affaire Hotte, à peu près personne n’a réclamé le désarmement des prétoriens. Par contre, ceux qui sont protégés par eux ont continué de prendre des mesures pour désarmer les citoyens.

Est-ce un pur hasard que le service de la Sûreté du Québec qui applique ici les contrôles fédéraux des armes à feu relève d’une direction nommée « Direction de la protection de l’État »?

Une autre anomalie que le meurtre de Lucie Gélinas aurait dû mettre au jour concerne les relations entre les policiers et les citoyens. Quand la police de New York a été créée en 1844, rien n’empêchait un simple New-yorkais de se balader avec une arme, dissimilée ou non, l’interdiction des armes de poing dans cette ville datant de 1911. Ce furent les policiers à qui l’on interdit de porter des armes jusqu’à la fin des années 1860 et, ensuite, de les porter ostensiblement jusqu’au début du 20esiècle. Autre exemple : à l’occasion de ce que l’on a appelé le « Tottenhan Outrage », à Londres, le 23 janvier 1909, des passants prêtèrent leur revolver à des policiers sans arme qui poursuivaient des tueurs armés.

Aurait-on plus de meurtres si les citoyens ordinaires retrouvaient leur liberté traditionnelle d’être armés (selon le choix de chacun)? Les gens qui aimeraient que l’on compte les cadavres pour établir les politiques publiques le croient. Le hic, c’est qu’ils ne comptent pas tous les cadavres. Beaucoup d’études statistiques et historiques montrent que, de manière nette, des citoyens armés préviennent plus de crimes que les bandits n’en commettraient avec des armes à feu plus facilement disponibles à tous. Quand on compare les États américains et les provinces canadiennes limitrophes, cas de figure où les différences culturelles sont faibles, on s’aperçoit que, dans la majorité des cas, les taux d’homicide sont plus élevés du côté canadien. De la même manière, il y a peu d’homicide au pays des Suisses, lourdement armés. Et on n’a qu’à penser au Canada d’il y a un demi-siècle : le taux d’homicide par 100,000 habitants a augmenté de 53% depuis qu’il est calculé.

Les liens de causalité sont complexes, et je n’ai pas le temps de m’y attarder ici. Mais faisons un peu de sociologie vaudou et rejetons les résultats de l’expérience. Postulons que retrouver nos libertés traditionnelles – par exemple, en n’interdisant pas au personnel de sécurité, aux enseignants ou au personnel d’avoir des armes à feu sous la main dans les écoles – produirait des « cadavres net ».

Même dans ce cas, la moralité du droit des simples citoyens de posséder et de porter des armes ne serait pas affectée. Il y a une différence morale entre l’incapacité, dans une société libre, de stopper tous les tueurs, et l’interdiction aux victimes de se défendre (si elles le souhaitent) : la première n’est pas un crime moral, la seconde l’est.

Dans une société d’individus souverains, peut-être Lucie Gélinas ou l’un de ses compagnons aurait-il choisi d’avoir une arme et aurait-il tué Hotte ou forcé celui-ci à garder ses distances. Ou peut-être que Hotte, même bien entraîné comme prétorien, y aurait pensé deux fois avant de commettre son crime lâche et crapuleux.